Expérience sociologique

Intrigué, je fis, ce que je fais souvent quand je n'ose pas engager directement la conversation (trop gêné). Je lance une question ou fais une affirmation à haute voix en espérant que quelqu'un la saisit et entame la conversation. C'est risqué, car si personne ne dit rien, tu as l'air niaiseux…tu as l'air du gars qui parle seul. Oui je me parle seul, mais quand je suis seul ! Donc, je dis tout haut..  » Qu'est-ce qu'il y à là « . Ouf..j'ai reçu une réponse.  » Ha c'est un refuge d'itinérant « . Il y avait comme un ton de dégoût dans la réponse. Pas sûr de mon impression et ne connaissant pas mon interlocuteur, j'ai décidé de ne pas développer le sujet, car de toute façon si ce ton de dégoût était vraiment le reflet de son opinion sur le sujet je me serais mis a grimper dans les rideaux.

C'était l'heure du souper. Ce qui m'avait marqué c'était le fait que presque la totalité des gens présents dans la file était des hommes. Est-ce que l'itinérance est une affaire de gars ? Est-ce simplement que le refuge est pour hommes seulement . Repas assez bon pour elle, mais conçu pour lui. Bon je ne suis pas descendu pour poser mes questions et comme tout le monde je me dis que ce n'est pas mon monde..Pour le moment.

Ce n'est pas mon monde malgré le fait que je me fais appeler l'itinérant par mes chums de VD. Il m'appelait comme ça car à chaque fois que l'on sortait, je devais coucher chez quelqu'un. Je ne pouvais me permettre le 25 $ de taxi. 60 $ de booze ok, mais 25$ de taxi pour revenir à la maison…non.

On m'appelait l'itinérants aussi car je déménageais tout le temps. Par conséquent je m'assurais d'avoir seulement le strict nécessaire. Faut que ça rentre dans un char that's it. La panique que j'ai eue quand j'ai eu ma première vraie job. J'avais des meubles à moi. Je vais être pogné avec ça…je suis fait. Trop de stock! Laveuse, sécheuse, divan, lit, frigo, poêle….1 an plus tard j'avais plus rien de cela. Ahhhh ça fait du bien la liberté.

Quand je suis arrivé à Montréal en 1999, j'ai poursuivit le pattern de déménagé tous le temps. Tout faire pour pas réclamé de l'aide et donc avoir le moins de stock possible. Anyway souvent c'est des choses qui servent à combler de faux besoin. J'évite d'être victime du marketing.

Lors d'une conversation téléphonique en 2005…ou fin 2004 un mes chums me dit…  » Bon finalement tu commences à être plus stable  » Wooo les moteurs ! C'est vrai et ce n'est pas bon. Je connais sa définition de la stabilité et elle n'est pas comme la mienne. Je me perds. Je suis en train de juste exister. Je commence à être défini par ce que j'ai et non parce que je suis ou ce que j'apporte aux gens. Je me stresse pour les mauvaises choses. Mes nuits blanches, mes 30 heures de travail sans arrêt servent à faire économiser quelques milliers de dollars à des cie amplement profitables et c'est un éternel recommencement. Je m'étais laissé embarqué dans un monde qui n'était pas le mien. Le monde où ta réussite est définit par le salaire que tu fais ou par les profits que rapporte l'entreprise que tu as créé. Ce n'est pas un monde evil et ce monde à sa raison d'être. Mais, ce n'est juste plus le mien. J'ai évolué. Je suis ailleurs. C'est sûr que ceux qui souhaitent rentrer dans ce monde attrayant ou qui y participent pensent que j'ai régressé et que je suis un weirdo. On verra au fil d'arrivée.

Cette semaine en partant du travail, j'ai remarqué 1 chose…je suis niaiseux de persister à aller travailler en short. Sur un vélo a 6h pm y fait frette en criss. Comme à mon habitude, je passe devant le parc Émilie-Gamelin. Il y a un attroupement. Une cinquantaine de personnes étaient placées en 'L' et sur l'espace libre il y a une poubelle sur le côté. Des jeunes essaient de la sauter en skateboard. Croyant avoir affaire à un genre de spectacle de skate, j'arrêta pour les regarder. Me semble que je ne vois jamais de bon skateux dans la rue. Ils essaient toujours les mêmes moves et les ratent toujours. Jamais j'ai vu un skater et me suis dit  » ouais, lui il est fort! « 

Je commence à regarder le spectacle….oups ce n'est pas un spectacle. Les skateux ne donnaient pas un show du tout. Il faisait juste du skate, et les spectateurs étaient plutôt des gens qui attendaient quelque chose. Ils faisaient la file devant rien. Ce qui m'intriguait le plus c'est le début de la file. Il n'y a rien qui indique que ça doit commencer là. Pas de X par terre, pas de porte qui souvent est comme le cue pour un début de file. Rien. C'est quoi l'affaire ? La femme (la première de la file) est arrivée et à décidé que c'était là que ça commençait ? Docilement les autres se sont placés derrière. Oui docilement, car la file n'était pas chaotique. Un L bien droit. Qu'est-ce qu'ils font là ? Il y a un gars avec une brouette et d'autres avec rien de particulier. Plusieurs ont des vêtements qui a l'air de vêtements que tu ne mets plus. De bons vêtements, mais des vêtements out. Des vêtements que tu vas porter à la Saint-Vincent de Paul. C'est ça, c'est des pauvres…je n'ai pas le terme politically correct en tête. Il est 6h35, je gèle et j'ai l'air con en short, mais je décide de faire comme eux. Attendre. Attendre pour voir ce qu'ils attendent même si j'ai comme une petite idée de la raison…. la bouffe. Je décide de m'asseoir et d'observer les gens dans la foule. Rapidement la file me rattrape et je dois me déplacer. Il y a environ 120 personnes maintenant. Sur 120 personnes il y a 4 femmes. Il y a toute sorte de monde. Je vais les analyser individuellement. La première de la file regarde toujours vers l'avant. Elle ne parle à personne. Elle est arrivée à quelle heure pour être la première ? Derrière elle un groupe de 5-6 gars dont celui avec sa brouette. En fait, c'est plus une remorque. Il doit traîner tout ce qu'il possède là-dedans. On a déjà pensé pareil le grand! Également dans ce groupe, un gars qui n'a pas l'air itinérant du tout. Il a davantage l'air d'un pseudo poète. Il essaie peut-être d'avoir un repas gratuit. Si c'est le cas, il doit faire ça souvent, car il connaît pas mal de monde. C'est un des aspects intrigants aussi. Les gens semblent se connaître. Ils se sont connus comment ? Dans la rue, dans les HLM, à faire la file ?

Je commence vraiment à geler, mais je dois rester pour voir ce qu'ils attendent. Je regarde ma montre. Logiquement l'événement qu'ils attendent devrait être à 7h. Il est 6h45. Je ne suis pas le seul qui regarde l'heure. Il y a un gars de la file qui regarde l'heure sur son…cellulaire. Bon c'est clair que ce n'est pas juste des itinérants. Il faut bien qu'ils reçoivent sa facture de cellulaire à quelque part. À moins qu'il paye à la minute comme moi. Tu n'as pas de facture dans ce cas là. Hé j'ai l'option clodo pour mon cellulaire. Il y en a un autre qui a un cell dans le groupe mais lui il est après son oreille. Bluetooth? Techno le clodo! Ce serait facile de porter un jugement, mais je ne connais rien de leur histoire et c'est pas parce que tu es pauvre que tu ne peux pas avoir des choses. En plus, ce n'est peut-être même pas un cellulaire.

J'ai déjà entendu des phrases comme  » C'est sur le BS pis ça l'a des DVD, j'en ait même pas moi « . Comme si parce que tu es sur le �BS' tu dois avoir rien du tout. Juste une chaise droite et un pot de beurre de pinotte…si tu as de la confiture, c'est inacceptable. Ça me fait penser à un sketch de RBO sur les �Boubou Macoutes �. Plus loin dans la file il y a une femme avec une chaise de parterre…encore du luxe ! Si t'es pauvre, fais la file debout ou assois toi par terre !

Moins 10. Bon il va-t'il arriver l'évènement? Je gèle. Je suis celui qui est le moins bien habillé de la gang. Une constante, les jeans. De jeans où l'on voit que les gens se sont souvent assis par terre. Je remarque un imposteur comme moi. Le gars semble être là juste pour comprendre ce qui se passe.

Ah tiens voilà une passante qui doit avoir plus froid que moi. Ok elle a un manteau, mais il n'est pas attaché et elle a un décolleté très décolleté. Moins 5.

Un vieux motorisé arrive au parc. C'est écrit  » service d'urgence  » dessus. C'est l'armée du Salut. J'aurais du faire le lien avec le gars qui ce promenait dans la file en habit d'officier. C'est bien beau faire du bénévolat, mais de là à t'habiller en officier…pousses mais pousses égal. Demandez ça à ton monde…Tu veux l'organisme !

Les gens restent calmes. Tu fais la file au Mcdo pis les gens sont 200 fois plus impatients. Ha c'est vrai ! T'as le droit d'être impatient, car tu payes !

J'essaie de voir ce qui se passe dans le motorisé. La porte s'ouvre. La femme du début de la file reçoit un café et un sac d'épicerie avec probablement de la bouffe. Elle prend sont due et quitte. Le 2e reçoit une couverture en plus. Il quitte. Ce n'est pas tout le monde qui reçoit une couverture. Tiens, c'est au tour du pseudo poète, qui à première vue n'a pas d'affaire là. Il reçoit café, sac d'épicerie et couverture. Va-t-il vraiment coucher dans la rue ce soir ? Je pense n'importe quoi. Sa présence doit être justifiée. Tu ne fais pas ça pour sauver 2-3 piastres. Je ne connais rien, je n'ai pas assez d'information pour porter un jugement. Je dois juste observer. Contrairement aux autres, lui reste dans le parc et continue de jaser avec 2-3 autres gars. Au fait, les autres qui sont partis, ils sont partis où ? Me semble que si tu es sans domicile fixe t'as pas vraiment de raison de te déplacer. Ici ou ailleurs, what's the difference ?…Il semble bien que ce n'est pas parce que tu as nulle part où aller que tu ne peux pas aller à quelque part. Parlant de quelque part, je vais aller me réchauffer dans mon appart et me faire livrer de la pizza.

Ermes

Voyez le strip de cette semaine http://www.ermes.ca
et le making of http://www.jepersisteetsigne.com/ccMakingOff.jsp?idtexte=199

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